À PROPOS DE L'EXPOSITION "CLAVERIE"

AU CENTRE DE L'ILLUSTRATION DE MOULINS

 

Ci dessous l'article de Janine Kotwica paru dans la rubrique Actualités de "La Revue des Livres pour Enfants" n° 332

Le Blues de l’illustrateur : Claverie à Moulins

Après avoir exposé ses originaux au Quatrième Salon du Livre de Jeunesse de Ribécourt, dans l’Oise, Jean Claverie, est, du 17 novembre 2006 au 4 avril 2007, le quatrième invité d’honneur du Centre de l’Illustration de Moulins : une belle occasion de revisiter son œuvre…

Un as du tricot

Doit-on encore présenter Jean Claverie? On sait (presque) tout de lui! Que ce célèbre auteur-illustrateur, né à Beaune en 1946, enseigne à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts de Lyon dont il fut autrefois l’élève avant de suivre les cours des Arts décoratifs à Genève. Qu’il est en outre le confrère de Maja et de Nicollet à l'Ecole Emile Cohl où ils sévissent tous trois et que c’est un professeur très apprécié de ses étudiants qu’il marque fortement de son influence.
On n’ignore pas non plus son passé dans la pub et ses nombreuses campagnes institutionnelles et commerciales, puis ses débuts dans l’illustration pour la jeunesse où il a trouvé son plein épanouissement. Et c’est ainsi qu’on connaît presque toute son abondante bibliographie de plus de six douzaines de livres. Il vit près de Lyon avec sa femme, Michelle Nikly, qui écrit, illustre parfois, et traduit des livres pour enfants, et cela, on le sait encore. Et aussi qu’ils ont deux fils, Louis et François, nés en 1977 et 1982.
« Le travail de tricotage avec une maille image à l’endroit, une maille mot à l’envers suffit à mon bonheur, en espérant de toutes mes forces faire celui des mômes », avait-il confié.
Voilà une belle profession de foi en l’image et en l’album dont il définissait ainsi les caractéristiques avec brio… alors qu’il chante par ailleurs, avec un humour faussement désolé, dans Le blues de l’illustrateur qu’il a lui-même composé,
« L’image ne nourrit plus son homme
C’est la faute au CD rom »…

Contes, fées et gestes

Le monde de contes, mythes et légendes est omniprésent dans sa bibliographie, et ceci dès son premier livre, la légende germanique du Joueur de flûte de Hamelin réécrit par Kurt Bauman.
Les trois petits cochons, il en donne une version adoucie et les sauve de la dévoration. A côté des aquarelles, quelques dessins au crayon permettent de goûter la vivacité dans son trait, et son penchant évident pour…la maçonnerie.
Le petit chaperon rouge de Anne-Marie Chapouton est détourné dans un univers urbain et contemporain et Claverie a su mettre son humour au service de ce savoureux (qualificatif adéquat : la maman vend des pizzas!) décalage anachronique.
Il a réalisé une habile version théâtrale en livre animé de ces deux contes, et aussi de Cendrillon.
Mais ses plus belles réussites, il les doit aux fées et aux princesses qu’il traque et drague au détour des histoires d’autrefois et ces dames et damoiselles de jadis, il les honore d’hommages graphiques pleins de sensibilité, de virtuosité et de culture.
C’est ainsi qu’il a interprété deux contes publiés dans l’intégralité du texte si aristocratique de Charles Perrault. Il en renouvelle avec pertinence la lecture en les ombrant d’un mystère ensorcelant.
Barbe bleue, à l'inquiétante séduction, et sa fragile épouse, Riquet à la houppe, et sa sotte dulcinée, héros attachants d’un conte précieux très rarement édité, évoluent dans des architectures à la Piranèse ou des décors de Vermeer, et dessinent une carte du Tendre que les Précieuses du Grand Siècle n’eussent guère reniée. Là encore, des aquarelles très élégantes et des croquis au crayon à la fois alertes et raffinés.
« Anne, ma sœur Anne » est une vision intérieure obsédante, plusieurs fois réinterprétée dans des dessins et affiches: ainsi, à Moulins, la tête facétieuse d’un gamin émerge au sommet de la tour de l’Hôtel de Mora où a lieu l’exposition.

Senteurs orientales

Il a fait deux incursions très réussies dans le monde de l’Orient.
Celui de la Bible d’abord, avec une Nativité écrite par Benoît Marchon, bel album peu connu paru chez Fleurus, où il récrée avec bonheur l’aridité des déserts et la profonde symbolique de leurs puits, la pittoresque animation des ruelles de Palestine, le capharnaüm de leurs échoppes, et où il manifeste, pour les ânes et les chameaux, un remarquable don de peintre animalier.
Les réminiscences de la peinture d’Histoire se mêlent aux souvenirs personnels: la Vierge à l’enfant de ce Vagabond de Noël, si émouvante et si gracieuse, ne serait –ce pas sa femme et l’un de ses fils qui seraient tendrement sacralisés?
Dans Le Royaume du Parfum, écrit par Sainte Marie, pardon! Michelle Nikly, ce sont les effluves sensuels et la truculence corsée des Mille et Une Nuits que nous humons avec délices. Cette fois, nous nous promenons dans le décor des Riads cher à Pierre Loti et nous pénétrons dans les cours des harems princiers où s’ourdissent de sombres machinations.

Bébé, intello, comme papa…

Après les petites séries à succès sur des textes minimalistes de Mathew Price, il a édité, avec sa femme qui en a composé les textes, quelques petits joyaux de tendresse sans mièvrerie, comme L'art du pot (qui remporta de nombreux prix), L'art des bises, et L'art de lire.
Mais ne nous y trompons pas, Claverie, même quand il crée pour et sur les bébés, reste envers et contre tout un intello: le livre, les mots et l’art du langage restent partout présents, même assis sur un pot de chambre ou isolé dans le secret du cabinet!
La langue, écrite ou orale, détient chez lui de tels pouvoirs qu’elle crée des désordres de toutes sortes, même physiques et épidermiques: ses tropes donnent des boutons à la pauvre Jeanne et un phonème maléfique provoque les pires ennuis à Thierry, héros malheureux du Mot interdit.
Quant à La Grenouille d’encrier de Béatrix Beck, sa magie est si forte qu’elle peut faire surgir d’un cahier d’écolier Papirette, une bien vivante petite fille de papier.

La Ziquajean

L’amour de la musique remonte à son enfance. Tout petit déjà, il se cachait sous le piano de sa marraine et l’écoutait chanter avec ses oreilles et son cœur tout grand ouverts.
Il devait ressembler alors aux adorables petits garçonnets qu’il croque avec une évidente bienveillance. A Julien par exemple, le joli sauvageon mutique qui ne trouve son bonheur que dans les trilles de sa flûte.
En 1982, il illustre, pour Gallimard, dans la très regrettée collection Enfantimages chère à Pierre Marchand, une émouvante nouvelle de Michel Tournier. Ce très beau texte qui s’inspire du parcours de Darry Cowl à qui ce livre est dédié, est un hommage au grand pianiste que fut cet artiste récemment disparu avant de faire la carrière de comique que l’on sait. Jean Claverie a épousé avec finesse l’amère dérision qui émane de cette pathétique histoire.
Mais ses histoires de musiciens ne sont pas toutes graves et tristes . Dans une autre chanson qu’il a créée et interprétée, La Zikapapa, il exemplifie le conflit des générations par leurs divergences de goût musical : cela donne des couplets très entraînants et inspirés par l’expérience et une philosophie de l’existence ouvertement optimiste.
Toute la musique qu’il aime, lui, quelle est-elle ? Ce n’est guère, semble-t-il, celle qui faisait vibrer le jeune Darry Cowl. Elle ne provient pas de Bavière ou d’Autriche mais bien de la Louisiane ou du Tennessee! Car sur son Teppaz si cher à son cœur d’adolescent, il découvrit, avec un enthousiasme qui ne s’est jamais démenti, le blues de Memphis Slim. Il se plait à raconter que son jeune frère, contaminé par ces rythmes afro-américains, en digne précurseur de La Batterie de Théophile, s’était fabriqué des cymbales avec les plateaux de la balance de Roberval familiale !

Some Like It Hot

Cet amour du jazz, il le prouvera par ses nombreuses affiches de concert.
Il sera surtout à la source de son inspiration pour deux merveilleux albums, tous deux parus aux Editions Gallimard, Little Lou en 1990 et Little Lou, la route du Sud en 2003. Ces deux livres mêlent avec virtuosité les modes de narration, du classique récit illustré à la BD, pour dresser un portrait de l'Amérique de la prohibition et de la dépression que le Billy Wilder de Certains l’aiment chaud et le John Ford des Raisins de la colère eussent sans doute apprécié.
A la suite de ces deux livres, pour faire partager sa jubilation à jouer des blues, rythm & blues, et rock, il s’est associé avec trois joyeux compères auxquels se joint parfois l’illustrateur bibliophile Jean-Michel Nicollet. Et ils ont formé le Little Lou Tour issu pour partie du Wood Bee Band, l'orchestre avec lequel Claverie joue régulièrement.
Le groupe écume les routes avec succès depuis octobre 2003

Black Is Beautiful

Plusieurs des jeunes héros de Claverie, à l’instar du célèbre Little Lou, sont noirs et ses images prennent souvent, sans lourdeur aucune, des formes de plaidoyer contre le racisme..
La batterie de Théophile, album à succès dont il a créé à la fois le texte et l’image, nous emmène aux sources, en Afrique, dans une jungle d’opérette, pour une aventure musicale farfelue et pleine d’inventivité allègre où les animaux jouent un rôle majeur.
Dooley, héros d’un livre de Bruce Brooks originaire lui-même de Virginie, est né, comme Lou, dans le Sud des Etats-Unis. En digne héritier des cultes vaudous, il voudrait utiliser ses gris-gris magiques pour éviter la mort de son grand-père. Cette belle histoire d’amitié et de complicité inter-générationnelle est l’occasion, pour Claverie, toujours intéressé par l’architecture, de recréer à nouveau l’alignement des rues américaines et le charme de leurs maisons en bois.
Dans Le Noël d’Auggie Wren, nouvelle de Paul Auster parue chez Actes Sud et devenue célèbre par son introduction dans le générique de Smoke, Claverie donne toute la mesure de son intelligence dans l’interprétation d’un texte. Là encore, un talent extraordinaire pour figurer les architectures : Brooklyn, comme si on y était. L’art aussi de retrouver le climat particulier de ce quartier si déroutant et si fascinant de New York, et surtout une idée personnelle qui donne toute sa saveur aux images et les fait exister à l’égal de ce très grand écrit : le jeune délinquant et sa grand-mère sont noirs, ce que l’auteur ne précisait pas. Et les implications raciales et sociales se trouvent, par cette initiative intelligente et altruiste, démultipliées et considérablement approfondies.
Il eût été étonnant que la diaspora noire à travers le monde ne nous eût point emmenés dans les milieux de l’immigration en France. C’est fait avec la complicité d’Azouz Begag, grand connaisseur du sujet, dans Le théorème de Mamadou, un livre paru au Seuil où Claverie se trouve comme un poisson dans l’eau :une école, un instituteur idéal, des enfants, un petit héros africain, des grands-parents analphabètes, et, du coup, un beau prétexte pour nos deux intellectuels de faire l’apologie du savoir et de la lecture, et de diffuser un message philosophique et humaniste qui réunit harmonieusement l’auteur et son illustrateur.

Un musicien qui dessine doublé d’un dessinateur qui musique, de la générosité, de l’élégance, de la culture, de la joie de vivre, une tonicité contagieuse : l’escapade à Moulins s’impose !

Janine Kotwica
RLPE Décembre 2006

La Revue des Livres Pour Enfants / La Joie par les Livres, 25 Bd de Strasbourg / 75010 Paris /

Ci-dessous, l'article d'André Delobel paru dans le dernier bulletin du Crilj Orléanais

“Une exposition qui propose de découvrir ou de redécouvrir l’œuvre d’un créateur qui exerce dans les livres pour la jeunesse depuis 1977.
Les différentes pièces de l’Hôtel de Mora permettent de recréer les ambiances et les thèmes chers à Jean Claverie : la petite enfance, les contes, la musique. Autant de pistes à explorer à travers une mise en scène évoquant le cœur du livre d’images.Tous les arts s’entremêlent dans l’album jeunesse et le Centre de l'illustration, comme l’album, est à la croisée des chemins artistiques

Avec l’exposition "Claverie", le Centre de l'illustration s’attache aujourd’hui à faire découvrir l’artiste Jean Claverie, tenant majeur de l’illustration en France.
L’exposition propose son nom comme simple passeport, car il est la garantie et la signature évidente de la qualité et de l’émotion.
Les pastels sur papier bis, le trait essentiel toujours apparent, les images vibrantes, les couleurs douces et orangées, enfin ce style plein d’humour marquent les originaux présentés dans nos murs. Qui n’a pas déjà vu ces personnages à bouilles rondes quelque part ? Ils sont une leçon de dessin et d’illustration pour tous les jeunes qui désirent se lancer dans l’aventure de l’illustration.
Pédagogue, l’illustrateur enseigne à l’Ecole des Beaux Arts de Lyon et à l’Ecole Emile Cohl qu’il a contribué à fonder en 1984 avec Philippe Rivière et Roland Andrieu. L’école est aujourd’hui une institution d’un haut niveau professionnel. C’est un organisme privé reconnu par l'Etat préparant aux métiers de l'illustration, de la bande dessinée, de l'infographie-multimédia et du dessin animé.
Le Centre de l'illustration présente l’artiste, mais aussi son métier et sa façon attachante de le pratiquer au quotidien. La création d’illustrations pour la jeunesse est un talent qu’il a affiné d’albums en albums. Les périodes et les thèmes de prédilection sont sensibles à travers le parcours d’exposition. Aussi le visiteur est-il amené à participer lui-même à cette création en ce mettant littéralement à la place de l’illustrateur, face au texte et le crayon dans les mains. Qu’est ce qu’illustrer un texte déjà existant, ou bien d’en créer un pour ses propre images ? Comment l’artiste décide-t-il de la mise en page ? Comment naît le livre qui va faire rêver petits et grands ?
Tendez l’oreille ! L’un des traits les plus caractéristiques de l’œuvre de Jean Claverie est sans conteste l’imprégnation d’un univers musical omniprésent. Le jazz et le blues sont ses compagnons de route et s’il lâche un instant ses aquarelles, c’est pour mieux gratter sa guitare. Finalement il nous donne autant à voir qu’à entendre, puisqu’il se produit à Moulins le 26 janvier 2007 avec son groupe le Little Lou Tour. D’ailleurs plusieurs travaux reflètent cette passion, et mettent en scène Théophile dans la jungle africaine et Little Lou le jeune pianiste nord américain. Vous pourrez constater que l’aventure humaine et musicale est toujours au cœur des histoires que lui ou sa femme Michelle Nikly écrivent depuis près de 30 ans.
Allons un peu plus loin et regardez : l’enfance est son pays. C’est pour cela qu’il consacre nombre de ses livres aux tout petits, prenant en compte les désirs de jeux et de manipulation de ceux qui peuvent déjà apprécier le livre sans le lire… Fasciné par les petites têtes blondes, il n’en fait pas moins la caricature, déformant les traits avec malice tout en sublimant l’univers familial et familier des enfants. L’art du Pot témoigne bien de ces notes d’humour empreintes de tendresse.

Crayon alerte et conseil en or, Jean Claverie est aussi un professeur qui a formé une génération de jeunes illustrateurs. Ses carnets de croquis et ses esquisses nous font découvrir une facette mal connue, pour qui ne connaît que ses livres d’enfants : celles des études classiques de nus et du dessin académique qu’il pratique avec délectation pour ses étudiants. On aborde ici un thème cher au Centre de l'illustration : faire connaître un métier sous toutes les angles. L’illustration du livre jeunesse reste l’activité préférée et la plus pratiquée par l’illustrateur. Mais celui-ci a bien d’autres cordes à son arc. Le graphiste, l’affichiste, le professeur, le musicien Claverie est souvent demandé dans les festivals de jazz : pour ses albums, pour son groupe, mais surtout pour ses affiches !
Enfin, la dernière salle d’exposition met à l’honneur son thème de prédilection : l’illustration des contes. Il nous fait revisiter les contes traditionnels, contemporains, ou bien réinvente son propre Petit Chaperon Rouge. Claverie aime véritablement l’authenticité de Perrault et Grimm. Il sait les renouveler dans l’illustration et dans les textes pour en distiller très subtilement tout le sens caché. Aussi on trouvera côte à côte La Barbe Bleue, inquiétant dans son texte original, et La Princesse sur une noix, un conte à la Perrault parodié par le couple Claverie-Nikly. Les contes modernes sont aussi à l’honneur et son épouse Michelle Nikly en a écrit plusieurs pour son mari. Il y a quelques années, Paul Auster demanda à Claverie d’illustrer un conte de Noël devenu célèbre grâce au film Brooklyn Booggie. Ces illustrations particulièrement vibrantes et travaillées allient le dessin et les collages. Elles sont la propriété du Département de l’Allier dans les collections du Centre de l'illustration depuis 2003.

La palette des tons ocres ou bleus, les citations picturales, les contrastes savants, l’esquisse et le mouvement ont pour but de faire vivre le trait, rendant l’image à la fois réaliste et satirique. Chacune des planches originales de Claverie présente les caractéristiques de ces valeurs. L’écho de la musique fait de chaque album une synthèse esthétique où triomphe la vie."

Centre de l'illustration de Moulins (Allier)
Hôtel de Mora – 26 rue Voltaire – 03000 Moulins

du 18 novembre 2006 au 22 avril 2007
exposition ouverte tous les jours sauf le mardi
de 10 heures à 12 heures et de 14 heures à 18 heures.

entrées : 5,00 € (plein tarif) et 2,50 € (demi tarif)
gratuit pour les moins de 12 ans
et pour les détenteurs du Pass’jeunes.

Bulletin du CRILJ Orléanais,

38, rue Maréchal Maunoury
45000 Orléans
Tél : 02.38.53.88.03 (hors heures scolaires)

Responsable : André Delobel

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